« Mon Père? »
Dans la crypte secrète de l’église, décorée et vouée au culte de Longinus, Raoul Sansregret se détourne de ses méditations tranquillement. Derrière lui, sur le seuil du portail, se tient son serviteur, le père Bernard, habillé d’un pantalon gris et d’une chemise à col romain. Son crâne sel-et-poivre qui se dégarni lentement n’arrive pas à éclipser ses yeux d’un bleu acier, fixés sur le vampire.
« J’aimerais tout d’abord vous remercier du don de votre précieux sang. Je sais à quel point votre personne est mise à l’épreuve afin de recueillir et resanctifier ce don perdu, et je suis honoré d’être digne de ce divin partage. »
Raoul se suffit de hocher de la tête. Bernard a beaucoup de potentiel. Il connait sa place.
« Je tenais à vous laisser savoir que j’ai obtenu des détails additionnels de ces documents dont M. West nous a partagé le contenu. J’ai continué à les parcourir à temps perdu, et j’ai eu un moment d’illumination suivant une rencontre avec mon évêque. »
– Continuez, Bernard, allez. Qu’avez-vous trouvé? » s’impatiente doucement Raoul.
– Un peu comme dans un évêché, plusieurs organisations sont reliées par des dons issus d’une source centrale. J’ai donc retracé certains montants au travers de sources externes, et j’ai découvert ceci. »
Bernard, hésitant, s’approche du Nosferatu et lui tend un document. Raoul le prend, le parcourt du regard, le dépose. « Qu’avez-vous trouvé, Bernard? » demande Raoul d’une voix nasillarde.
– Des fonds qui disparaissent sont réacheminés à Constant Praetor Services. Le siège social de l’entreprise est le long de l’autoroute transcanadienne.
– La firme de sécurité des agents qu’utilise Adrien O’Mallery, oui. Avez-vous plus d’informations sur celle-ci?
– Cette firme obtient beaucoup de contrats de sécurité du Département de la Défense Nationale. En retour, ces soldats qui se retrouvent sans emploi suivant leur décharge trouvent plus souvent qu’autrement un emploi auprès d’eux.
– Nous savions cela, Bernard » prononce Raoul d’un air irrité.
– Bien sûr. Mais ce que nous ne savions pas est qu’elle obtient secrètement des armements du gouvernement, et que ses employés jugés ‘inactifs’ se chiffrent à près de 600, et cela, uniquement dans la région métropolitaine.
Raoul se retrouve soudainement bouche bée. « Rosarien et Adrien se prépare… une armée? »
– Si l’on prend en ligne de compte les 150 employés actifs sur le terrain… nous pouvons croire que oui. »
– Mais encore?
– Un bon pourcentage de ces employés de réserve n’est pas très… recommandable. Des rejetés de l’armée, des victimes de la Guerre du Golfe, des criminels recyclés ou pardonnés. Ce sont des gens potentiellement dangereux, Maître.
– Et que dire de ces gens qui avaient été ciblés pour infiltrer le Temple? » questionne le Nosferatu.
– Certains apparaissent également dans ces registres contractuels.
– Contactez mes collègues, Bernard. Nous devons les aviser de ceci.
Sans perdre de temps, Raoul remonte les escaliers vers l’église, pour se diriger vers le presbytère. À mi-chemin, un lent et sordide applaudissement se fait entendre d’un banc d’église, à l’avant. Surpris, le Nosferatu se retourne pour découvrir, à son horreur, Adrien O’Mallery assis, les pieds en l’air sur le siège devant lui.
« Bravo, M. Sansregret. Bien joué. Ou devrais-je dire M. Sanscartier? »
– Que voulez-vous dire, Adrien? » questionne Raoul. « Et comment êtes-vous entré ici? »
– Ne m’insultez pas, Raoul. Mon Clan et le vôtre ont bien des choses en commun, notre affinité pour la dissimulation la première. Et ne sous-estimez pas notre différence d’âge. Je pourrais vous surprendre.
– Je n’en doute pas. Mais cela n’explique pas votre présence ici. Dois-je vous rappeler qu’il s’agit de mon Domaine?
Adrien O’Mallery se lève soudainement. Debout au pied de l’autel, il fixe Raoul du regard. L’image du Néonate surplombant l’Ancilla se voit trompeuse.
– Vous m’insultez encore, Raoul. Vous croyez que vous avez ce qu’il faut pour faire respecter ce Domaine? Que le Constable et les Hounds vous protègeront? Faites-moi rire.
– Vous parlez beaucoup mais dites peu, monsieur. Qu’est-ce qui me mérite cet acharnement? Sûrement vous avez autre chose à faire un soir comme celui-ci.
– Oh, mais bien sûr. Je voulais seulement voir si vous mettiez à profit les documents que vous avez obtenus du Nettoyeur Municipal. Votre serviteur a été efficace, de ce que j’ai entendu…
– Que planifiez-vous, Adrien?
– Je veux seulement que vous sachiez que nous vous avons à l’œil. McIntyre est une relique du passé, et les restants de son règne sont appelés à disparaître. Nos rangs grandissent, et comme vous le savez maintenant, nous avons les forces pour mener à bien toute éventualité.
– Et pour faire tuer vos dissidents, comme Sanscartier?
– Croyez-moi lorsque je vous dis que je n’ai jamais souhaité ceci » implore Adrien. « Des circonstances hors de notre contrôle ont menées à ceci. Nous ne voulons aucun mal à nos concitoyens.
– Difficile à croire lorsque vos forces de sécurité attaquent mes amis en plein quartier résidentiel.
– Parce que vous êtes prisés. Ce que vous voyez comme une attaque, ils interprètent comme un levier. Vous vous retrouvez dans une situation unique. Nous aimerions avoir votre allégeance, à vous quatre. Je sais que Rosarien paierait cher pour s’entretenir avec vous.
Raoul, perspicace, saisi une faille dans l’approche d’Adrien. Le manoir investi par les forces de sécurité… L’ordre de retracer le Nettoyeur Municipal… Voler les souvenirs d’Armand… Adrien ne semble pas autant en contrôle des plans de Rosarien qu’il ne semble le laisser paraître. Tentant le tout pour le tout, il s’avance :
« Cela peut s’arranger. Libérez Eugène de sa prison et livrez-le à l’Évêque Ganova, et nous pourrons en rediscuter. »
Impassibles, les deux Kindred passent de longues secondes à se dévisager. Finalement, Adrien O’Mallery prend la parole :
« Je suis désolé, M. Sansregret. Je ne peux pas faire cela. »
– Alors nous n’avons plus rien à nous dire ce soir, je crains » répond Raoul en tournant le dos à son interlocuteur.
Alors que Raoul s’éloigne vers l’accès à son presbytère, Adrien O’Mallery, outré, s’enflamme : « N’avez-vous aucun respect pour ce que nous tentons de faire? Pour votre religion? Pour votre liberté! McIntyre a tenu captif nos Kindred pendant des décennies! Je tente tant bien que mal de réhabiliter Eugène, et vous m’imposez ceci?! Mais qui croyez-vous être?! »
Sans broncher, Raoul répond du revers de la main :
« Bonsoir, M. O’Mallery. Vous savez où est la porte. »

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